Evaluation du risque suicidaire aux Urgences

Evaluation du risque suicidaire aux Urgences

Toronto, Canada – Les médecins, et notamment les psychiatres, connaissent les facteurs de risque de suicide mais ils oublient régulièrement de les évaluer dans leur totalité chez les patients de passage aux Urgences, conclut une étude canadienne présentée lors du congrès 2015 de l’American Psychiatric Association (APA) [1]. Pour y remédier, les auteurs proposent de mettre à la disposition des urgentistes et des psychiatres une « checklist » pour mieux cerner les facteurs de risque suicidaire et prévenir plus efficacement le passage à l’acte.

Evaluations incomplètes

Les investigateurs de la Queen’s University de Kingston en Ontario (Canada) ont remarqué que les facteurs de risque prédictifs de suicide comme être victime d’intimidation, avoir subi des traumas dans l’enfance ou planifier son suicide jusqu’à la tentative ne sont pas évalués de manière courante. Et bien que les praticiens les connaissent et les jugent importants, ces éléments ne sont que rarement renseignés dans les évaluations réalisées aux Urgences.

« Nous nous sommes intéressés aux facteurs de risque souvent oubliés dans le service des Urgences par les psychiatres et les médecins urgentistes. Nous savons tous que le suicide est l’une des causes les plus fréquentes de passage aux Urgences pour raison psychiatrique. Il est toujours très difficile, voire impossible d’anticiper un passage à l’acte » s’est expliqué le Dr Taras Reshetukah, lors de la conférence de presse de l’APA.

« Les seuls outils dont nous disposons sont les outils actuels de l’évaluation clinique. Nous étions curieux de savoir de quels moyens disposent les médecins pour établir ce risque ; quels facteurs de risque leur semble les plus importants à prendre en compte, et quels sont ceux qui sont le plus souvent oubliés » a-t-il ajouté.

Hiatus entre la théorie et…la pratique

Les auteurs ont mis en place une enquête en ligne auprès de tous les psychiatres et médecins urgentistes d’un même établissement et ont comparé les résultats entre les deux groupes. En parallèle, ils ont effectué une analyse rétrospective de tous les dossiers de patients, soit 2080 au total, qui se sont présentés aux Urgences avec une plainte d’ordre psychiatrique entre 2011 et 2013 pour rechercher les facteurs prédictifs qui avaient été notifiés et ceux qui étaient absents. Parmi tous ces patients, 672 avaient présenté un comportement/idées suicidaires et 307 avaient bénéficié d’une consultation psychiatrique.

Ensuite les facteurs de risque suicidaires ont été comparés avec les résultats du questionnaire en ligne. Parmi les 85 psychiatres et internes en psychiatrie, 55 ont répondu à l’étude ; sur les 62 urgentistes/internes, 35 ont participé.

Les deux groupes de praticiens n’ont pas présenté de différences significatives dans leur classement des facteurs de risque suicidaires.

Sur une échelle à 3 niveaux (du plus bas au plus haut risque), les participants ont indiqué :

– Troubles psychiatriques (troubles de l’humeur, psychose, abus de drogues et d’alcool) : 2,5/3

– Facteurs de stress et absence de soutien : 2,7/3

– Planification de suicide, tentatives, notes suicidaires, antécédents de TS : 2,9/3

On est donc face à un hiatus : en théorie, les praticiens connaissent les facteurs de risque suicidaires mais, en pratique, ils ne sont que très peu à s’en enquérir, ou tout du moins de façon approfondie, auprès des patients des Urgences comme le révèle l’analyse rétrospective des dossiers patients.

Les facteurs de risques du suicide, listés par la HAS
Bien que le suicide soit un phénomène multifactoriel et complexe, la HAS répertoriait en 2000 trois types de facteurs de risque pouvant être identifiés [2] :
– Les facteurs primaires : les troubles psychiatriques (notamment la dépression), les antécédents personnels et familiaux de suicide, la communication d’une intention suicidaire ou une impulsivité. Ces facteurs, qui peuvent s’additionner et interagir entre eux ont une valeur d’alerte importante au niveau individuel et peuvent être influencés par les traitements ;
– Les facteurs secondaires à faible valeur prédictive en l’absence de facteurs primaires : les pertes parentales précoces, l’isolement social, le chômage, les difficultés financières et professionnelles, les événements de vie négatifs.
-Les facteurs tertiaires qui n’ont de valeur prédictive qu’en présence de facteurs primaires et secondaires : l’appartenance au sexe masculin, l’âge (le grand âge et le jeune âge sont les plus exposés).

Une checklist comme pense-bête

Sur la base de ses résultats, les chercheurs proposent une « checklist » avec 3 catégories et comprenant chacune une série de facteurs de risque :

– histoire psychiatrique actuelle et passée,

– environnement du patient,

– caractéristiques de l’attitude suicidaire.

« Nous aimerions mettre à disposition notre checklist dans les salles des services d’Urgences. De cette façon, les praticiens prendraient peu à peu l’habitude de ces facteurs de risque auxquels ils ne pensent pas toujours en l’ayant régulièrement sous les yeux » a expliqué le Dr Alavi à nos confrères de Medscape International. Lequel précise que cette checklist devrait plutôt être envisagée comme un pense-bête qu’un remplacement d’une évaluation clinique complète.

Recommandations de la HAS sur la conduite à tenir aux Urgences
Dans ses recommandations de 2000, la HAS rappelle, qu’aux Urgences, l’évaluation du risque suicidaire doit associer des constatations cliniques et l’utilisation de l’échelle de désespoir de Beck [3] et que les principes suivants sont à respecter :
– une souffrance tolérable doit être écoutée, une souffrance intolérable (grande perplexité anxieuse, agitation) doit être soulagée par des traitements symptomatiques ;
– l’examen médical de la personne en crise reste indispensable. Il permet d’apaiser et d’entrer en relation ;
– la recherche d’antécédents de tentative de suicide fait partie de l’interrogatoire ;
– la famille et les accompagnants sont à écouter car souvent impliqués dans le suivi ; la possibilité de soutien du suicidaire sera évaluée en cas de retour au domicile comme en cas d’hospitalisation à la demande d’un tiers (HDT).
À l’issue de cette évaluation, un avis spécialisé ou une hospitalisation brève est recommandé en principe de référence.

REFERENCES :

  1. Reshetukha T, Alavi, N., Prost E. Several Suicide Risk Factors Commonly Missed in ER Assessments. American Psychiatric Association (APA) 2015 Annual Meeting. SCI 2. Présenté le 18 mai 2015.
  2. Ministère de la santé. Reconnaître la crise suicidaire, juillet 2014.
  3. HAS. La crise suicidaire : reconnaitre et prendre en charge . 2000.

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