Médecine et patients religieux: les bonnes pratiques

Médecine et patients religieux: les bonnes pratiques

Le conseil de l’ordre des médecins de Haute-Garonne vient de publier «Soins et laïcité au quotidien », le premier guide de bonnes pratiques à l’usage des soignants en France.

Fruit d’un travail de trois ans, le premier guide «Soins et laïcité au quotidien » vient de paraître. Sous la direction de Jean Thévenot, président du conseil de l’ordre des médecins de la Haute-Garonne, ce guide de bonnes pratiques, le premier jamais rédigé en France, va être diffusé à 13 000 médecins de Midi-Pyrénées. Il est présenté à la faculté de médecine à l’occasion de la journée nationale de la laïcité. «C’est un outil de travail qui doit permettre de faciliter les rapports entre les médecins et les patients », explique le Dr Thévenot. Pour le gynécologue obstétricien, tout est parti d’un accouchement, à l’été 2012, qu’il considère encore comme «insupportable à vivre ». «La patiente était voilée, son mari refusait que je la soigne, il priait à côté de moi et donnait des ordres à tout le monde. Je ne voulais plus me retrouver dans cette situation », explique le médecin qui a lancé, dès décembre 2012, des consultations et échanges entre corps médical et religieux. «J’ai sondé mes confrères. Il m’est revenu le cas de cet homme, dans un service d’urgences, refusant d’être soigné par les médecins femmes pour des motifs religieux. Il a fallu attendre qu’un médecin homme le prenne en charge. Son état s’est dégradé, il est décédé dans la journée d’une septicémie. On aurait pu le sauver » regrette Jean Thévenot. Partisan du dialogue, le médecin pense que le refus de soins n’est pas inéluctable. «En dialoguant, on peut débloquer beaucoup de situations. Comme pour une patiente, témoin de Jéovah, qui risquait la transfusion sanguine -interdite par sa religion- pour une grosse intervention sur une tumeur abdominale. L’alternative a été de lui proposer une plus petite chirurgie associée à de la chimiothérapie, même si cette solution lui donnait moins de chances de survie. La première réaction du médecin est souvent de dire que le patient ne veut pas se faire soigner. On peut trouver des solutions, même dans un pays laïque, il faut intégrer la religion dans ce qu’est l’individu ».

«Sauver un humain, c’est sauver l’humanité»

Aux côtés de soignants, juristes et représentants d’institutions, les représentants de culte ont participé à la rédaction de «Soins et laïcité au quotidien ». «Cette initiative est salutaire. Nous avons senti que la question posait problème à tout le corps médical », témoigne le rabbin Yossef Matusof. «La religion est compatible avec le soin. Dans les hôpitaux, les aumôniers ont leur rôle à jouer. J’en ai fait l’expérience en intervenant sur des questions aiguës comme des amputations. Dans notre religion, on ne touche pas à l’intégrité du corps mais si l’amputation est médicalement justifiée, elle doit se faire, c’est sauver un humain. Et sauver un humain, c’est sauver l’humanité », poursuit M. Matusof. «Ces rencontres permettent de trouver les mots justes. Les soignants doivent connaître un minimum de choses et les patients doivent entendre qu’on ne peut pas tout exiger au nom de sa foi. Dans les situations difficiles, comme pour le don d’organes, les aumôniers peuvent aider le patient à revenir vers le soignant sur un terrain éclairé », complète le Père Jean-Marie Miquel. «Nous avons manœuvré ensemble, je pense que nous avons trouvé tous les outils nécessaires à la résolution de problèmes. En tant que musulman, j’ai découvert que le don d’organes était autorisé. Et il est bon de rappeler que dans les situations d’urgence, il faut d’abord sauver la vie, on n’a pas à chercher un médecin homme ou femme », conclut Amar Moqran, ancien président du conseil régional du culte musulman Midi-Pyrénées.

31 fiches pour concilier soins et laïcité

Le livret «Soins et laïcité au quotidien » est édité par le Conseil de l’ordre des médecins de Haute-Garonne avec l’Agence régionale de santé de Midi-Pyrénées, le Conseil régional de l’ordre des médecins, le Conseil national de l’ordre des médecins, l’Espace éthique régional Midi-Pyrénées, la Fédération Hospitalière de France, la Fédération de l’hospitalisation privée, le réseau régional Matermip. Il rappelle le principe de laïcité en droit français, la charte de la laïcité dans les services publics, la clause de conscience des médecins, le rôle des aumôniers dans les établissements de soins ainsi que 27 fiches se référant à des situations rencontrées par des soignants et usagers de santé. Elles ont pour but d’ouvrir un dialogue avec le patient en s’appuyant sur le cadre légal et réglementaire.

La circoncision. Il n’existe aucune loi autorisant ou interdisant la circoncision mais il existe un risque pénal théorique de poursuites pour mutilation. L’assurance maladie rembourse la prise en charge du phimosis (rétrécissement de l’extrémité du prépuce qui empêche de décalotter le gland) quand il est réalisé pour motif médical et non rituel. Si une demande est faite à un chirurgien par des parents, elle se fait hors prise en charge avec un protocole établi entre le chirurgien, l’anesthésiste et l’établissement.

L’excision. En France, la pratique est interdite. Un praticien constatant l’existence de mutilations sexuelles ou ayant connaissance d’un projet de réalisation d’une excision est tenu à faire un signalement.

IVG. L’interruption volontaire de grossesse (IVG) est décidée par la femme enceinte concernée (Loi Veil du 17/01/1975). L’Église catholique et le Judaïsme rejettent l’IVG au nom du respect de la vie dès la fécondation. L’Islam, considérant que de la fécondation au 40e jour de vie l’embryon n’est pas doté de cognition, toute intervention peut être réalisée sur lui jusqu’au 40e jour de grossesse.

Contraception. Certaines religions défendent la contraception préconceptionnelle (pilule, stérilet hormonal). C’est le cas de la religion protestante pour limiter les avortements. Dans le judaïsme, les contraceptions médicalisées nécessitent une autorisation du rabbin. L’Eglise catholique recommande les méthodes naturelles de régulation des naissances. Le Coran autorise la contraception dans le cadre du mariage si la santé et/ou les moyens financiers du couple le nécessitent.

Don d’organes post-mortem. Catholiques, protestants et musulmans autorisent le don d’organes dans le respect du corps du défunt avec encouragement à ce que la décision ait été communiquée. Pour le judaïsme, le don d’organe n’est pas recommandé au motif du respect de l’intégrité du corps.

La pratique religieuse dans les lieux de soins. Les patients sont invités à adapter leur pratique religieuse aux circonstances. Certaines religions recommandent un certain nombre de prières quotidiennes selon des créneaux précis. En cas d’empêchement, un croyant peut remplir cette obligation plus tard dans la journée. Les soignants, hors soins urgents, doivent respecter les prières en cours des patients (dans un lieu adapté) et leurs entretiens avec les représentants de leur culte.

Refus de soignant pour motif religieux.

Selon le code de la santé publique, le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de son choix. La charte de la laïcité précise que les usagers des services publics ne peuvent récuser un agent public ni exiger une adaptation du fonctionnement du service public. Hors urgence, chacun est libre de choisir son médecin. En urgence, si homme refuse d’être soigné par une femme ou une femme par un homme et si l’alternative n’est pas possible, les soins urgents sont réalisés par l’équipe de garde. Si le malade persiste dans son refus, le médecin est dans l’impossibilité juridique de passer outre la volonté du malade. Pour la religion musulmane, la plupart des religieux indiquent que, s’il n’a pas le choix, le patient ou la patiente par nécessité médicale autant que par obligation religieuse doit accepter d’être soigné par une personne de sexe opposé.


Jean Thevenot, Gynécologue, président du conseil de l’ordre des médecins de la Haute-Garonne

«Le dialogue peut débloquer bien des situations»

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cet ouvrage collectif ?

Tout est parti d’un incident alors que j’exerçais au bloc. Ma culture c’est l’amélioration des pratiques, je ne voulais plus me retrouver dans la même situation. J’ai sondé des confrères médecins, j’ai eu beaucoup de retours. Télévision, journaux, radios, on entend parler de laïcité à toutes les sauces… Nous avons échangé pour proposer un outil technique et simple.

Vous semblez heureux de ce travail ?

Oui, c’est une autre forme de bébé, le fruit de trois ans de réflexion et deux ans de travail, une aventure humaine très intéressante. Nous avons voulu nous centrer sur la relation soignants/patients dans l’intérêt des patients. Je vivrais mal le fait de voir mourir quelqu’un qu’on aurait pu soigner en abordant la question autrement, en proposant une clé médicale et humaine.

Comment ce guide des bonnes pratiques a-t-il été perçu ?

Très bien puisqu’il présente les choses de manière neutre. Je ne suis ni dans l’action politique, ni dans l’action syndicale, il s’agit d’une démarche technique qui doit permettre de faciliter les rapports entre soignants et patients. Le conseil national de l’ordre des médecins l’a validé, nous sommes les seuls en France à avoir engagé cette démarche et le collège des gynécologues et obstétriciens français s’est montré intéressé pour faire un guide équivalent centré sur la maternité.

Trouvez-vous que les rapports soignants/patients se dégradent ?

Les soignants ont l’habitude de soigner tout le monde. Nous ne sommes pas prêts à gérer des situations de refus de soins pour des motifs religieux. La connaissance de l’autre, le dialogue, peuvent débloquer bien des situations. La laïcité n’est pas la négation des religions. Au contraire, c’est l’intégration du fait religieux dans la connaissance du patient, c’est le savoir-vivre ensemble. On reproche à la médecine actuelle d’être technique et aux patients d’être des usagers de la santé. Pour moi, le moteur du médecin, c’est sa relation au patient, sinon il fait juste un geste technique, ça n’a pas d’intérêt. Cette réflexion autour de la laïcité permet de rappeler beaucoup de choses. Nous sommes peut-être en train de revenir vers une relation un peu plus humaine, c’est mon souhait.

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